Déversement d’eaux usées à Montréal : un débordement médiatique?

Publié le 15 oct 2015 par Mélanie

Principale porte d’entrée de tout le continent nord-américain, le fleuve Saint-Laurent revêt une importance capitale pour les québécois. En effet, 80% de la population du Québec vit sur ses rives. Depuis l’ouverture de la voie maritime du Saint-Laurent en 1959, notre fleuve est une voie de navigation commerciale majeure. C’est aussi, malheureusement, dans le fleuve que se retrouve les eaux usées des villes du sud du Québec, après être passé par des stations d’épuration, qui n’enlève pas tout.

Durant plusieurs décennies, le Saint-Laurent a été directement exposé à diverses sources de pollution. Les mesures qui ont été mises en œuvre au cours des dernières années ont permis de réduire la pollution, mais pas de l’éliminer. Le Saint-Laurent reçoit une partie des eaux usées de 300 municipalités riveraines, ce qui représente environ 60 % de la population totale du Québec. Dans les dernières décennies, de nombreux efforts été déployés pour réduire l’impact des rejets des activités humaines sur la qualité de l’eau du fleuve. Par exemple, à la fin des années 1970, seulement 2% des municipalités québécoises étaient reliées à un système de traitement des eaux usées. Aujourd’hui, c’est la presque totalité des eaux d’égout des municipalités du Québec est traitée.

Mais depuis près d’un mois, l’information que huit milliards de litres d’eaux usées seront déversés dans le fleuve Saint-Laurent à Montréal fait les manchettes dans les médias non seulement du Québec, mais des États-Unis et même jusqu’en France.

De façon exceptionnelle, la Ville de Montréal va laisser une partie de ses égouts se déverser directement dans l’eau pendant sept jours, sur sa rive sud. Cette dernière a  d’ailleurs demandé l’autorisation au ministère de l’Environnement du Québec pour réaliser ce projet il y a plus d’un an.

Je peux facilement comprendre pourquoi ce sujet enflamme l’actualité : difficile d’accepter qu’une administration municipale puisse polluer sans restriction, même si c’est très ponctuel, tandis qu’un simple citoyen se fait taper sur les doigts s’il ne recycle pas comme il se doit.

Pourquoi la ville de Montréal veut procéder ainsi

Les travaux majeurs pour abaisser la structure de l’autoroute Bonaventure exigent de déplacer la chute d’un méga-égout du sud de la municipalité, situé directement dans la zone de travaux.

Saviez-vous qu’au Québec comme au Canada ou aux États-Unis, les lois autorisent les villes à rejeter temporairement dans l’environnement des eaux usées non traitées en cas d’urgence, de travaux majeurs ou de pluies abondantes. Pour une raison fort simple: le faible risque encouru ne justifie souvent pas les énormes moyens qu’il faudrait mettre en œuvre pour l’éviter.

Comparativement aux effets cumulés des eaux incomplètement traitées des usines d’épuration des eaux usées et des débordements lors de fortes pluies dans la région de l’île de Montréal, ce déversement ponctuel de courte durée semble bien peu significatif.

La station d’épuration des eaux de Montréal Jean-R.-Marcotte existe depuis 1984, mais c’est seulement depuis 1996 qu’elle reçoit toutes les eaux usées de l’Île de Montréal et de l’Île-Bizard. Précisons que cette station n’effectue pas de traitement tertiaire, c’est-à-dire, entre autres, qu’elle ne désinfecte pas l’eau. Elle possède un système de dégrillage et de décantation qui permet de retirer les déchets de grosse taille, de capter des boues et de retirer une partie des particules et du phosphore.

Cette station d’épuration retient une fraction modeste des hormones qui peuvent ainsi agir comme des perturbateurs du système endocrinien et laisse continuellement s’échapper la majorité des produits pharmaceutiques (antibiotiques, analgésiques, antidépresseurs). De plus, il n’y a aucun système en place pour diminuer les pathogènes, les virus, les parasites et les bactéries, etc. Le vrai problème est là. Ce n’est pas ce déversement d’eaux usées ponctuel, mais bien la modernisation des réseaux actuels qui devrait être revu.

Vous vous souviendrez peut-être en 2013, Environnement Canada publiait les résultats d’études scientifiques effectuées dans le fleuve St-Laurent. Résultat : le fleuve est un véritable cocktail de médicaments. Parmi une trentaine de contaminants analysés, 17 produits pharmaceutiques et de soins personnels (PPSP) et autres substances ont été détectés aux stations du suivi de la qualité de l’eau du Saint-Laurent.

D’où viennent ces produits

Le rejet de médicaments périmés dans les toilettes et l’élimination par le corps humain des médicaments consommés sont la principale source de contamination. Ainsi, les eaux usées rejetées dans le Saint-Laurent contiennent des traces de ces médicaments que l’on croit pourtant garder en lieu sûr dans sa pharmacie : analgésiques, anti-inflammatoires, antidépresseurs, et j’en passe.

À court terme, ce sont surtout les poissons qui sont touchés par ces substances. Des études ont démontré que des poissons mâles acquéraient des caractéristiques femelles en raison de la présence d’hormones dans l’eau. Bien que 75 % des résidus d’hormones sont éliminés dans le traitement des eaux, leur concentration dans les eaux usées provenant des usines de traitement est encore au moins 100 fois trop élevée.

Selon le Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique, le débit qui sera relâché lors du déversement serait de 13 m3 par seconde. Puisque le débit du fleuve est présentement d’environ 8000 m3 par seconde, cela représentera moins de 0,2% du débit du fleuve. Par contre, il faut considérer que cette petite portion d’eau sera très concentrée en divers polluants et que ce déversement planifié ne se mélangera pas rapidement aux eaux du fleuve. La plupart de ces débris organiques ne seront pas captés par les plantes aquatiques et emprunteront la voie maritime pour être déposés beaucoup plus loin, voire même dans le Golfe du Saint-Laurent.

Ce qu’il faut améliorer, c’est la gestion des eaux usées. D’éventuelles mises à jour des systèmes devraient permettre d’améliorer la qualité de l’eau à la sortie des stations d’épuration et d’empêcher les surverses lors des grandes pluies.

Autre problème : 80% des milieux humides dans la région de Montréal ont disparu depuis la colonisation. Asséchés au profit de l’expansion urbaine et résidentielle, les milieux humides le long de la vallée du Saint-Laurent sont des écosystèmes riches en biodiversité, qui permettait aussi d’améliorer la qualité de l’eau, ce qui est beaucoup moins le cas aujourd’hui.

Le débat entourant les eaux usées de Montréal aura au moins permis de remettre en premier plan qu’il est primordial de mieux gérer les eaux usées dans l’avenir. Et à voir la colère et l’indignation que cette nouvelle a suscité, l’attachement des québécois pour le fleuve est bien visible!

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com