BPC enfouis sous les dunes des îles de la Madeleine

Publié le 6 mar 2014 par Mélanie

L’érosion du sol et les tempêtes récurrentes révèlent un fantôme du passé enfoui sous le sable des îles de la Madeleine : des sacs de mazout contaminés aux BPC. À seulement quelques pieds de profondeur, environ 250 000 sacs de mazout avaient été enterrés sous les dunes, à la suite du naufrage de l’Irving Whale en 1970 et ce sur pas moins de 80 km de plage.

dunes

source : Le Devoir

Les îles de la Madeleine comptent environ 12 000 habitants qui se partagent 200 km2 (l’équivalent de l’île d’Orléans). En plein milieu du golfe Saint-Laurent et entourées de hauts fonds, les îles ont été témoin de centaines de naufrages, dont celui de l’Irving Whale.

La catastrophe de l’Irving Whale

Construit en 1966, l’Irving Whale est un pétrolier conçu pour transporter du pétrole dans des citernes et devait être remorqué, car il n’était pas doté de système de propulsion. Le 5 septembre 1970, la barge Irving Whale quitte Halifax à destination de Bathurst, au Nouveau-Brunswick, remorquée par l’Irving Maple. Le 7 septembre, dans une mer agitée, la barge coule à 67 mètres de profondeur, à 60 km de l’Île-du-Prince-Édouard et à 100 km des Îles de la Madeleine. Elle transportait 4200 tonnes de mazout lourd, très épais et visqueux. À cette époque, comme aucune loi ne régissait les procédures à suivre pour la récupération de la barge et des mesures environnementales à prendre, la barge est donc restée au fond de l’eau jusqu’en 1996.

On se souciait peu l’époque de l’épave restée au fond de l’eau, mais les concentrations de BPC que l’on retrouvera dans les années 1980 et 1990 seront alarmantes : des analyses d’Environnement Canada sur le site du naufrage signalent une concentration de 10 000 ppm (parties par million), soit 200 fois la norme admissible dans l’environnement qui est de 50 ppm. La norme sécuritaire pour la santé humaine est de 2 ppm au Canada… Aux îles de la Madeleine, on parle de 127 ppm selon des analyses faites par Greenpeace dans les années 1990.

L’Irving Whale a donc causé l’un des plus gros déversements de BPC de toute l’histoire canadienne. Sur les 7500 kilos de BPC que contient la barge au moment du naufrage, environ 300 sont recueillis en 1970 et plus de 1500 lors du renflouement de la barge 1996 (au coût de coût de 42 millions de $ payés par le gouvernement fédéral), mais quelques 5000 kilos contaminent toujours le golfe du Saint-Laurent.

C’est Transport Canada qui organisera le nettoyage des plages, avec une méthodologie des plus douteuse : 200 000 sacs sont distribués à une armée de travailleurs qui récupèreront une bonne quantité de cette masse visqueuse mélangée au sable. Plutôt que de ramasser les sacs, on décide d’enfouir l’encombrant dégât. Personne ne note le nombre de sacs enfouis, ni leur emplacement exact.

Des sacs éventrés refont surface pour la première fois en 1975. Une quantité inconnue de ces sacs est alors retirée. Avant l’annonce de leur possible contamination aux BPC, les sacs étaient brûlés (imaginez la toxicité de leur contenu!). Ce n’est qu’en 1992 que la compagnie Irving ommunique la présence des produits contenus dans la barge et 25 ans après le naufrage, en 1995, elle informe clairement les fonctionnaires d’Environnement Canada de la présence de 7520 kg de BPC dans le système de chauffage de l’Irving Whale.

De 2009 à 2010, ce sont 1096 sacs qui ont ainsi été découverts sur les dunes, selon les données les plus récentes de la Garde côtière canadienne. Seulement pour l’année 2008, un record de près de 2000 sacs avaient refait surface, dont plus de 700 à une centaine de mètres de résidences du village de Pointe-aux-Loups. Avec le réchauffement climatique, l’érosion des côtes sera amplifiée et risque de mettre au jour encore plus de ces sacs contaminés.

Source : Attention Fragiles

Source : Le Devoir

Que sont les BPC?

Les biphényles polychlorés sont des contaminants industriels. Ils ont beaucoup été utilisés comme agent de refroidissement, mais on les retrouvait aussi dans la peinture, les encres d’imprimerie, plastiques et autres produits refroidissant. Ils ont même été utilisés comme additif dans les pesticides afin de prolonger leurs effets. Les BPC résistent donc à la chaleur et même aux solutions acides. La résistance des BPC provoque donc une bioaccumulation lorsque ceux-ci sont déversés dans l’environnement.

Le déversement de l’Irving Whale a donc grandement contribué à l’augmentation des composés toxiques dans l’environnement du golfe Saint-Laurent.

Une bombe à retardement

Aux îles de la Madeleine, on s’inquiète grandement pour la nappe phréatique. Les sacs sont enterrés dans des tranchées de 6 pieds de profondeur, la nappe phréatique risque peut-être d’être affectée, vu l’état pitoyable des sacs après toutes ces années. On s’interroge sur des cas de cancer, peuvent-ils être liés à ces contaminants?

Les Madelinots remarquent que de plus en plus d’habitants se battent contre ce fléau mortel. On se dit alors que c’est parce que tout le monde se connaît ou simplement parce qu’on en entend plus parler qu’autrefois. Par contre, le coût des traitements contre le cancer à l’hôpital régional grugeait une part de plus en plus importante de son budget, ce qui ne laissa pas indifférent le directeur de l’hôpital de l’époque, qui commanda une étude à ce sujet. Les surprenants résultats arriveront en 2005 : les décès causés par le cancer sont 25 % plus élevés aux Îles de la Madeleine que partout ailleurs dans la province. De plus, un nombre anormalement élevé de cancers du poumon et de l’estomac sont détectés dans l’archipel. Dans ce milieu rural plutôt calme qui devrait atténuer les risques de cancer, cette donnée étonne. On ne peut dire avec certitude la cause exacte de tous ces cas. Est-ce les habitudes alimentaires, la cigarette ou les déchets toxiques qui polluent le sous-sol des îles? En 2009, des analyses n’ont pourtant révélé aucune trace de BPC dans l’eau potable.

Une fuite de pétrole a des conséquences majeures sur l’environnement, mais accompagnée d’un déversement de BPC c’est catastrophique. Surtout que dans ce cas-ci, on ne parle pas de quantité négligeable.

C’est malheureusement un autre exemple de compagnie pétrolière qui laisse les résidents se débrouiller avec les dégâts. En 1997, Irving règlera hors cours avec le gouvernement pour à peine cinq millions de $. Quand on pense que le renflouement de la barge en 1996 a coûté 42 millions de $, cet arrangement frôle la limite du ridicule.

Source : Éric Langlois

Havre aux maison (vu sur l’île d’Entrée), source : Éric Langlois

L’archipel des îles de la Madeleine est un trésor écologique riche mais fragile. Battues par les vagues, ses plages doivent faire face à l’érosion sans cesse grandissante due au réchauffement climatique, mais l’archipel doit aussi faire face au spectre de l’exploitation pétrolière dans le golfe Saint-Laurent, à laquelle s’intéresse de plus en plus le gouvernement québécois.

Sources :

Iles-de-la-Madeleine : les sacs de mazout refont surface, septembre 2008 : lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=1038

Quand le passé noir refait surface, Le Devoir, février 2014 : http://www.ledevoir.com/environnement/actualites-sur-l-environnement/400031/drame-ecologique-aux-iles

 

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Une réponse

  1. Islam dit :

    Cheers pal. I do appicerate the writing.

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com