Année meurtrière pour le rhinocéros

Publié le 9 oct 2012 par Mélanie

Malgré des années d’efforts pour la protection de ce symbole d’Afrique, le braconnage des rhinocéros pour leur corne, exploitée par la médecine traditionnelle asiatique, a augmenté de façon exponentielle depuis quelques années et risque d’atteindre un apogée jamais enregistré en 2012.

Entre 70 et 80 % de tous les rhinocéros du monde vivent en Afrique du Sud. Malgré la présence de réserves, le commerce illégal des cornes de rhinocéros ne fait qu’augmenter. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 13 rhinocéros ont été abattus en 2007, 333 en 2010 et 448 en 2011. Pour les huit premiers mois de 2012, 339 bêtes ont été sacrifiées pour leur corne, ce qui pourrait faire de cette année la plus meurtrière depuis qu’il existe des statistiques sur le sujet. À ce rythme-là, met en garde le Groupe de gestion des rhinocéros (RMG) de la Communauté d’Afrique australe, le nombre de morts par an risque de dépasser prochainement le nombre de naissances. L’espèce s’engagerait alors sur la voie d’un inexorable déclin.

Toutes les espèces de rhinocéros sont considérées comme grandement menacées d'extinction

Ayant frôlé l’extinction au cours des 19e et 20e siècles, ces massifs herbivores aux formes préhistoriques reviennent de loin. Les rhinocéros blancs et noirs, les deux sous-espèces africaines, avaient alors été quasiment exterminées.

Plus chère que l’or

Selon sa taille, une corne de rhinocéros peut se vendre, selon certaines sources, entre 25 000 et 200 000 euros ou 50 000 euros le kilo! Mais c’est sous forme de poudre que la corne est utilisée. Combattre le cancer, la fièvre et même être aphrodisiaque… la liste de ses soi-disant propriétés guérissantes est longue dans la médecine traditionnelle asiatique… pourtant, l’appendice nasal du rhinocéros est composé exclusivement de kératine… la même matière que les ongles ou les cheveux (allez-y, rongez-vous les ongles, semblerait que ce soit bon pour la santé ?…). Cette « potion magique » faite avec de la corne broyée aura donc autant d’effet qu’une potion faite avec vos propres cheveux ou les poils de votre chien. La corne de rhinocéros n’a donc absolument aucune propriété thérapeutique.

Les populations de rhinocéros étaient en légère augmentation dans les dernières années, suite à des programmes de protection, mais cette tendance risque fort de s'inverser

Une pratique barbare

Les braconniers sont très organisés, bien souvent avec des complicités aux endroits stratégiques. Un rapport publié par Traffic en août  met en cause “une combinaison mortelle de lacunes institutionnelles, de professionnels du secteur de la faune sauvage corrompus [propriétaires de réserves, chasseurs professionnels et vétérinaires] et d’organisations criminelles asiatiques”.

En février, quatre rangers du célèbre parc Kruger ont ainsi été arrêtés. À l’aide d’un GPS et d’un téléphone portable, rien de plus facile que de localiser sa cible. Une fois l’animal repéré, certains gangs opèrent en hélicoptère, d’autres par voie terrestre. Le rhinocéros est anesthésié ou simplement abattu à l’arme lourde (souvent au AK-47). En quelques minutes, la corne est arrachée à la scie ou à la hache. Les animaux qui n’ont pas été tués pendant l’assaut meurent en général de leur blessure. S’il s’agit d’une femelle, son petit meurt lui aussi peu après, faute de soins.

Récemment on observe de plus en plus de morts dues à des tirs de fusils de gros calibre utilisés habituellement par les professionnels de la faune sauvage. Cela, ainsi que des indices de passages d’hélicoptères, indique l’émergence d’un marché alimenté par des agents du secteur corrompus.

À la recherche de solutions dissuasives, certains propriétaires de réserves privées, qui n’ont pas les moyens d’entretenir des patrouilles armées comme c’est le cas maintenant au Parc national Kruger (qui a procédé à 192 arrestations en 2012), ont tenté de décorner eux-mêmes leurs animaux. Difficile, et jamais définitif, puisque la corne repousse. D’autres injectent des colorants, voire des substances toxiques dans les cornes.

Le gouvernement vietnamien, en revanche, est accusé de ne pas prendre cette crise au sérieux, en dépit des pressions exercées par la Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction et le Vietnam demeure le seul pays au monde où les bols qui servent à broyer des cornes de rhino sont produits en masse. Si le gouvernement acceptait enfin de marginaliser cette pratique inacceptable et de faire comprendre qu’elle véhicule une mauvaise image du Vietnam, cela permettrait d’améliorer l’application des lois. Malheureusement, ce n’est pas le cas.

Il existe cinq espèces de rhinocéros encore en vie, 2 en Afrique et 3 en Asie.

Des croyances obsolètes

La Chine, autrefois grande consommatrice, réussit assez bien à faire respecter l’interdiction de vente et de trafic de corne, selon l’organisme indépendant de surveillance du commerce illégal d’animaux. De nos jours, la demande provient principalement du Vietnam. Dans ce pays, la corne de rhinocéros se consomme en cocktail. Cette nouvelle mode est probablement la raison pour laquelle il y a une recrudescence du braconnage en Afrique du Sud. Dans les soirées des jeunes vietnamiens, l’un des cocktails les plus populaires est celui contenant de la poudre de corne de rhinocéros. Certains hommes sont ­persuadés que la corne de rhino peut améliorer leurs performances sexuelles. Apparemment, ils ignorent qu’à des milliers de kilomètres de là leur lubie alimente une industrie du braconnage meurtrière.

Certains croient que la corne de rhino facilite la détoxication du corps, en particulier après l’ingestion excessive d’alcool et d’aliments riches. Des consommateurs fortunés ont donc pris l’habitude de verser de la poudre de corne dans une boisson, de l’eau ou de l’alcool, et de la consommer comme un remontant et un remède contre la gueule de bois.

Mais les croyances ont la vie dure. Selon un  spécialiste de médecine traditionnelle vietnamienne, «la corne de rhinocéros est utilisée pour prévenir et guérir le cancer». Et les vendeurs ont des listes d’attente de plusieurs mois.

«Afin de sauver les rhinocéros de l’extinction, les organisations criminelles opérant entre l’Afrique du Sud et le Vietnam doivent être découvertes et mises hors d’état de nuire pour de bon», a déclaré dans un communiqué Joseph Okori, coordinateur du programme africain de WWF pour les rhinocéros. «Le Vietnam devrait suivre l’exemple de l’Afrique du Sud et commencer à envoyer les braconniers, les commerçants, les contrebandiers et les revendeurs en prison», a-t-il ajouté.

Au rythme où va le braconnage, les experts prédisent qu’il n’y aura plus de rhinocéros en Afrique du Sud dans quarante ans. Avec la croissance économique en Asie, les gens ont plus d’argent pour acheter des soins de médecine traditionnelle et la croyance dans les vertus de la corne comme remède miracle contre le cancer encore trop en vogue.

**mise à jour en date du 10 janvier 2013** : le massacre de rhinocéros a atteint un total de 668 bêtes pour l’année 2012, contre 448 sur l’ensemble de l’année 2011. Plus de 60% du total ont été braconné dans le seul parc national Kruger.

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com