Mystérieuse hécatombe sur l’île Bonaventure

Publié le 27 sept 2012 par Mélanie

Un couple de fous de Bassan (Morus bassanus) à l’île Bonaventure (Source : Radio-Canada)

En 2012, les fous de Bassan ont connu un été difficile. Le taux de survie des poussins de l’île Bonaventure, en Gaspésie, a chuté de façon dramatique. La cause exacte de cet inquiétant déclin demeure pour l’instant nébuleuse.

Le fou de Bassan est le plus gros des oiseaux marins de l’Atlantique Nord avec ses 4 kilos et son 1,80 mètre d’envergure. Cet oiseau marin, qui vit en moyenne une vingtaine d’années, tire son nom de l’île de Bass en Écosse, qui abrite une colonie particulièrement abondante. Il peut parcourir des dizaines voire des centaines de kilomètres pour rapporter du poisson à son seul et unique petit de l’été. Ils repèrent les poissons au-dessus de la mer et piquent dans l’eau à 100 km/h. Cela crée une onde de choc qui assomme alors les poissons. Le fou n’a plus qu’à les avaler, avant même de regagner la surface. Ils remontent donc toujours le bec vide, ce qui leur a valu cette appellation de « fou », par les premiers pêcheurs qui les avaient observés.

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Le fou de Bassan se reproduit tardivement vers l’âge de cinq ou six ans. Les parents couvent l’unique oeuf durant 43 jours et la période de nourrissage dure 91 jours. On comprend rapidement que c’est une période de l’année cruciale pour la colonie de fous de Bassan de l’île Bonaventure.

Il existe six colonies de fous de Bassan en Amérique du Nord et elles sont toutes situées au Canada, dont trois sur l’île de Terre-Neuve et trois au Québec, soit à l’île Bonaventure, à l’île d’Anticosti et aux Îles-de-la-Madeleine. La plus importante colonie du monde étant celle de l’Île Bonaventure en Gaspésie. On en retrouve aussi dans les îles britanniques (surtout en Écosse), en Islande, en Norvège et même en Bretagne. Ils nichent sur l’île Bonaventure d’avril à juillet, s’y reproduisent et migrent à la fin de l’automne. Ils partent ensuite vers le sud et se dispersent le long de la côte est américaine jusqu’au golfe du Mexique ou l’ouest de la Méditerranée, en ce qui concerne les colonies européennes.

Les parents couvent l’unique oeuf durant 43 jours et la période de nourrissage dure 91 jours.

La population de fous de Bassan de l’île Bonaventure, estimée à 48 000 couples (soit environ 120 000 individus), a diminué de 20 % au cours des deux dernières années, conséquence possible d’un déversement de pétrole dans le golfe du Mexique en 2010, mais comme nous le verrons, peut-être aussi en raison de plusieurs autres facteurs. Cette année, seulement 5 à 10 % des poussins ont survécu par rapport à 60 % en moyenne. La population de 2009 était établie à 59 586 couples. Son titre de plus grande colonie de fous de Bassan au monde ne tient qu’à un fil, quoique la plupart des autres colonies éprouvent aussi des difficultés.

La population de l’île Bonaventure était en croissance depuis le milieu des années 1970 (source Environnement Canada)

Première hypothèse : chercher la nourriture plus loin

Les biologistes pensent que les adultes on dû s’alimenter plus loin qu’à l’habitude, les obligeant à quitter leur progéniture. Le fou de Bassan se nourrit de capelan au printemps, mais la majorité de son régime alimentaire durant l’été est composé de maquereau. Selon les rapports de Pêche et Océans Canada, cette dernière espèce est en baisse et serait même en train de changer sa répartition dans le golfe St-Laurent. Il abandonne le sud du golfe pour être plus abondant dans le nord. Les oiseaux doivent donc parcourir une plus grande distance pour se nourrir.

Beaucoup de bébés ont été laissés seuls sur l’Île Bonaventure. Normalement, un des deux parents est toujours présent avec le poussin. Mais cette année, les jeunes fous de Bassan ont été laissés à eux-mêmes et plusieurs sont morts de faim. Pendant que les adultes se dispersaient dans l’estuaire et dans le golfe, les nids étaient vides et les poussins à l’abandon. C’est très inhabituel chez les fous de Bassan parce qu’il y a toujours un parent qui reste au nid pendant que l’autre va s’alimenter.

La colonie de fous de Bassan est vraiment très impressionnante à observer

De nombreux spécimens ont été observés cet été à des endroits plus éloignés que la normale, où on en observe peu habituellement, comme à Tadoussac ou en Basse-Côte-Nord. C’est très rare de voir des fous de Bassan dans la région de Blanc-Sablon et on en voit plusieurs à cet endroit depuis deux ans. Plusieurs carcasses de fous de Bassan ont d’ailleurs été retrouvées sur les plages de la Côte-Nord, un phénomène qui préoccupe les biologistes d’Environnement Canada.

Mais ce déplacement de nourriture n’est peut-être pas la seule cause de la diminution des colonies de fous de Bassan.

Deuxième hypothèse : la température de l’eau dans le golfe St-Laurent

La piste du réchauffement de l’eau est considérée plus sérieusement. Selon les observations des chercheurs de l’Institut Maurice-Lamontagne de Mont-Joli, la température de l’eau de surface du fleuve Saint-Laurent, dans l’estuaire et dans le golfe, a augmenté de deux degrés cet été. La température de l’eau de surface dans le secteur de l’Île Bonaventure a même augmenté de 3 à 4 degrés au cours du seul été 2012, ce qui est considérable et qui n’est pas sans impacts sur toute la faune qui y vit. Certaines espèces de poissons vivent maintenant à des profondeurs inatteignables pour l’oiseau. Les fous de Bassan plongent pour se nourrir, mais pas au-delà de 20 mètres. Si les poissons demeurent plus en profondeur pour rester en eau froide, ils sont inaccessibles et les oiseaux ont beaucoup plus de difficultés à se nourrir et nourrir leur progéniture.

fous

photo : Martin Labbé

Les oiseaux marins sont très synchronisés avec la ressource alimentaire pour la reproduction. Ils ne peuvent pas s’adapter rapidement aux changements. La situation est donc inquiétante. Le fleuve Saint-Laurent constitue un écosystème fragile et vulnérable. On ignore comment la nature va réagir à l’augmentation de la température de l’eau.

Mortalité chez les poissons et les autres mammifères marins

Mais ce n’est pas seulement un problème avec le maquereau, car des mortalités inhabituelles sont aussi survenues cette année dans les populations de macareux et de guillemots du golfe St-Laurent, signe qu’il se passe quelque chose dans l’écosystème marin présentement.

Des séquelles du déversement d’avril 2010 dans le golfe du Mexique?

On se souviendra de la catastrophe du Deap Water Horizon, survenu en avril 2010 dans le golfe du Mexique. Une catastrophe non seulement pour les écosystèmes locaux, mais aussi pour les oiseaux migrateurs qui y séjournent une bonne partie de l’année. Pas moins de 500 millions de litres d’hydrocarbures se sont déversés en trois mois ! L’équivalent de 3 milliards de barils de pétrole. Le quart des 470 000 fous de Bassan qui nichent dans l’est du Canada migrent dans cette zone. Les autres s’installent plus au sud. Les jeunes, âgés de quelques mois, suivent leurs parents vers le sud et ceux-ci sont les plus menacés, car ils demeurent plusieurs années dans le golfe du Mexique sans revenir au Québec. Ils ne reviendront pas en Gaspésie avant deux ou trois ans. En 2012, plusieurs fous de Bassan mazoutés ont été retrouvés en Louisiane, au Mississippi, dans le Texas, en Floride et en Alabama. La plupart étaient des juvéniles.

Depuis l’explosion de la plate-forme de forage Deepwater Horizon de BP en avril 2010 dans le golfe du Mexique, le Service canadien de la faune fait un inventaire annuel plutôt que tous les cinq ans.

Migration des fous de Bassan dans l’Atlantique (Source : Radio-Canada)

Le fou de Bassan est un bon indicateur de la contamination, car il est au sommet de la chaîne alimentaire et qu’il mange une grande quantité de poissons. Le déversement de BP constitue l’un des facteurs environnementaux pouvant expliquer le déclin des couples nicheurs à l’île Bonaventure.

Il faudra attendre à 2013 ou 2014 pour voir un effet du déversement sur les juvéniles, car ils ne reviennent en Gaspésie qu’à l’âge de trois ou quatre ans. La population de fous de Bassan en Gaspésie avait augmenté sans cesse entre 1974 et 2009, passant de 16 400 couples à près de 60 000. Le déclin des colonies, amorcé avant le déversement d’avril 2010, ne trouvera ses explications que dans les années à venir.

En moyenne, 100 000 personnes empruntent chaque année un bateau d’excursion pour aller à l’île Bonaventure et 60 000 d’entre elles débarquent sur l’île. Et le spectacle est impressionnant ! Il serait fort dommage que ces magnifiques oiseaux disparaissent. Ce serait non seulement une perte pour la biodiversité mondiale, mais aussi un dur coup à l’industrie touristique de la Gaspésie !

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Publié dans Biologie | 4 Commentaires »

4 Réponses

  1. Jean-François Rail dit :

    Très bon survol de la situation; le meilleur compte-rendu que j’ai vu jusqu’à présent!

  2. Mélanie dit :

    Merci!

  3. Patrick Arsenault dit :

    très bel article et synthèse. chapeau et merci d’y consacrer le temps.

  4. [...] quelques années, la colonie de fous de Bassan de l’île Bonaventure en Gaspésie souffre d’un mystérieux déclin de population. Avec ses quelque 50 000 couples, la colonie de l’île Bonaventure est la plus [...]

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

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Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com