Bilan de la conférence de Durban : un succès de justesse ou un échec lamentable?

Publié le 14 déc 2011 par Mélanie

Au lendemain de la conférence de Durban, qui s’est tenue en Afrique du Sud du 28 novembre au 9 décembre dernier, deux éléments majeurs ont retenu l’attention de tous : l’abandon du protocole de Kyoto par le Canada et l’accord, signé in extremis le 11 décembre et qui repousse encore davantage la prise de mesures plus contraignantes et efficaces dans la lutte aux changements climatiques de la part des pays développés.

Le protocole de Kyoto, le grand perdant

Maintenu artificiellement en vie jusqu’à la fin de la décennie en cours (surtout grâce à l’Europe), le protocole de Kyoto ne servira malheureusement pas de modèle au prochain accord international, qui devra s’appliquer à partir de 2020. De plus, il n’entraînera aucun nouvel engagement et n’aura à peu près aucun impact concret sur le climat.

Autre nouvelle fort peu encourageante : à partir du 1er janvier 2013, le Canada quitte définitivement le protocole de Kyoto et ne sera plus soumis à aucun objectif contraignant de contrôle ou de réduction de ses émissions de gaz à effet de serre, comme il l’était auparavant. D’ailleurs, depuis cette conférence, le Canada ne cesse d’être la cible de nombreuses critiques de la part des gouvernements étrangers (et de l’intérieur du pays aussi) et ce n’est pas sans raison. Le ministère français des Affaires étrangères a déclaré que le retrait canadien constituait « une mauvaise nouvelle pour la lutte contre le changement climatique » tandis que de son côté, le Japon a pressé le Canada de rester dans le protocole de Kyoto par la voix de son ministre de l’Environnement. Un responsable indien a quant à lui jugé que cette décision mettait en péril les maigres avancées obtenues lors du sommet de Durban. Plus encore, le négociateur pour le climat de Tuvalu, Ian Fry, a pour sa part condamné le geste du Canada. « Pour un pays vulnérable comme Tuvalu, c’est un acte de sabotage contre notre avenir. Se retirer du protocole de Kyoto est un acte irréfléchi et complètement irresponsable » a t-il mentionné.

Protestation de l'Indigenous Environment Network contre le géant pétrolier Shell en marge de la conférence de Durban

En point de presse, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Liu Weimin, a appelé Ottawa à continuer de respecter ses engagements et ses devoirs en terme de réduction de gaz à effet de serre. Il a aussi dit espérer que le Canada « adoptera une attitude constructive en participant à la coopération internationale pour faire face au changement climatique ». Rappelons par contre ici que la Chine, premier émetteur de gaz à effet de serre au monde, n’est pas concernée par les contraintes de réductions d’émissions prévues par le protocole de Kyoto en raison de son statut de pays émergent, elle ne veut donc pas être tenue à des cibles contraignantes. On peut aussi souligner que la définition de « pays émergents » développée au début des années 1990, est totalement désuète de nos jours.

De l’intérieur, les critiques ne sont pas moins tendres. Mme May, du Parti Vert du Canada accuse le gouvernement Harper de violer la Loi de mise en oeuvre du protocole de Kyoto et rappelle que le premier ministre conservateur ne peut retirer le pays d’un traité international qui a été ratifié par la Parlement canadien (le 17 décembre 2002) sans même en discuter avec celui-ci. Les libéraux et les néo-démocrates se rangent aussi du côté de Mme May.

La chef du Parti vert du Canada, Elizabeth May, a travaillé en tant que bénévole pour la délégation de Tuvalu lors du sommet de Durban sur les changements climatiques. Photo : La Presse canadienne (photo) Sean Kilpatrick

«J’ai beaucoup de difficulté de parler de ceci comme si ce n’était seulement qu’une autre décision politique», a mentionné Mme May. «C’est tragique. Quand je pense à quel point dure a été la lutte pour faire ratifier Kyoto, ce que cela signifiait. Quand je pense ce que cela a pris à la Chambre des communes pour ignorer les objections de l’Alberta, ignorer les objections de George W. Bush. Que le Canada ratifie Kyoto, c’était énorme.» Après son point de presse, Mme May avait les larmes aux yeux.

Pour le professeur de droit Markus Gehring, de l’Université d’Ottawa, il est «tout simplement contraire aux faits» d’affirmer que le Canada n’avait pas de programme de lutte contre les changements climatiques avant l’arrivée au pouvoir des conservateurs, comme le répètent les ténors gouvernementaux. Il y avait bel et bien un plan d’ensemble, des programmes et une enveloppe de 10 milliards, et même un projet de loi prêt à être déposé au Parlement pour donner un caractère législatif à cette politique, une politique rapidement torpillée par les conservateurs après leur arrivée au pouvoir.

Il faut rappeler ici un fait historique et important : jamais dans toute l’histoire du Canada notre pays s’est retiré d’un traité qu’il avait ratifié.

La crédibilité du gouvernement conservateur en matière d’environnement en prend un solide coup. Même le commissaire à l’environnement et au développement durable, Scott Vaughan, a écorché la manière dont le gouvernement fédéral fait respecter ses propres lois pour protéger l’environnement, dans un rapport publié le 13 décembre.

Selon Greenpeace, Ottawa est davantage préoccupé par la protection des pollueurs que par celle des citoyens et « vient de signer l’arrêt de mort de certaines des populations les plus vulnérables au monde ».

Au lendemain de la conférence, le Canada a été le premier pays à déclarer officiellement qu’il abandonnait ses engagements envers le protocole de Kyoto, signé en 1997 par une quarantaine de pays industrialisés dont le Canada faisait partie. Pour défendre son point de vue, le ministre canadien de l’Environnement (on peut se demander à quel point il défend réellement les intérêts de l’environnement), Peter Kent, a affirmé le 12 décembre, au lendemain de Durban, que Kyoto « ne couvre pas les deux plus grands pays émetteurs, les États-Unis et la Chine, et donc, ne peut pas fonctionner ». Ce fait n’est pas faux, au contraire, si les États-Unis et la Chine avaient adhéré au protocole de Kyoto dès le départ, on ne serait peut-être pas entrain de mettre Kyoto sur le respirateur artificiel…

Lorsque l’on sait la vraie raison qui a motivé le gouvernement conservateur, pour soit disant sauver notre économie, c’est encore plus désolant.

Alors que, selon Les Amis de la terre, la conférence de Durban touche le fond et n’est rien d’autre qu’une ruse pour détourner l’attention du monde de l’échec des pays développés à respecter les engagements existants de réduire leurs émissions, le Canada brandit la menace de la perte de milliers d’emplois si le pays ne quittait pas Kyoto. Peter Kent a en outre évalué à 14 milliards de dollars les pénalités que le Canada risquait de devoir verser s’il restait partie au protocole sans atteindre ses objectifs. C’est l’équivalent de 1600 $ par famille canadienne, a-t-il plaidé. Cependant, le fait de ne pas respecter ses engagements et de ne pas diminuer ses émissions de gaz à effet de serre risque de coûter encore plus cher à l’économie canadienne, fait avancé par la Table ronde nationale sur l’environnement et l’économie. De plus, Kyoto n’a pour l’instant aucun mécanisme d’application efficace face à ceux qui ne le respecte pas. Les sanctions s’appliqueraient uniquement à un pays qui choisirait de s’engager pour une seconde période aux termes du protocole de Kyoto. Rien dans Kyoto n’oblige un pays à dépenser un seul dollar. Rien dans Kyoto ne peut induire ou obliger un pays à acheter des crédits.

Le cofondateur d’Équiterre, Steven Guilbeault, croit pour sa part que la réputation du Canada est fortement ternie. « Au cours des dernières semaines, le Canada a été dénoncé par plusieurs de ses partenaires économiques. L’Union européenne, la Chine, l’Inde et la Russie ont publiquement dénoncé l’inaction du gouvernement. Mais là, maintenant, le Canada est reconnu comme un menteur, comme un pays qui n’a pas de parole », a-t-il déploré. Et, peut importe l’argument que le gouvernement conservateur amènerait, « ça ne servira qu’à tenter de justifier l’injustifiable » a mentionné André Bélisle, président de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique.

Le protocole de Kyoto, comme l’a si bien dit le minitre Kent, est chose du passé. Ça ce n’est pas tout à fait certain. Comme l’a mentionné Mme May sur son blogue, ce qui est du passé, c’est la réputation du Canada comme pays ayant de l’intégrité et la réputation du Canada comme pays sachant faire preuve de leadership en matière d’environnement. Les accords de Durban, qui ont débouché, dimanche à l’aube, sur une feuille de route vers un accord en 2015 englobant tous les pays pour lutter contre le réchauffement, sont malheureusement encore faibles et le Canada vient de leur donner un bon coup de pied là où ça fait mal. Nous n’avions pas besoin d’un nouvel accord, nous avions Kyoto…

Source : Radio-Canada, La Presse, Le Devoir, Le Parti Vert du Canada, Greenpeace, Les Amis de la terre

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com