La disparition de la mer d’Aral

Publié le 11 nov 2011 par Mélanie

Source : National Geographic

Le désastre que constitue la disparition de la mer d’Aral est énorme. Entre les années 1960 et 1990, l’eau de la mer d’Aral a peu à peu commencé à disparaître. En 1987, la mer était divisée en deux, une petite partie au nord et une plus grande au sud. Entre 1960 et 1998, le volume global avait diminué de 78%.

Pour comprendre comment la mer d’Aral a pu disparaître aussi vite, il faut retourner plusieurs années en arrière, à l’époque de l’Union soviétique.

Retour historique

En 1937, l’Union soviétique, soucieuse d’augmenter non seulement sa production de denrées agricoles à des fins alimentaires et industrielles, mais aussi ses revenus d’exportation, est devenue un exportateur de coton. En l’espace d’une décennie, l’agriculture a été mécanisée en Ouzbékistan et au Turkménistan afin d’augmenter les productions de coton et de blé, des cultures fortement consommatrices d’eau. Il fallait tenir compte de l’aridité de cette région : moins prononcé que dans le Sahara notamment, l’indice d’aridité n’en demeure pas moins important en Asie centrale. L’eau dans la région, comme dans tout écosystème sec, est le véritable facteur limitant. Sur 150 millions d’hectares de terres arables disponibles, 90% des terres mises en valeur étaient irriguées en 1992.

Commencés sous le quatrième plan quinquennal  (1946-1950), les travaux de modernisation de l’agriculture en Asie centrale ont connu un essor important. Staline rêvait de mettre en valeur les grands fleuves de l’Union soviétique pour l’industrialisation et le développement agricole.

Les ingénieurs soviétiques se sont lancés dans un vaste programme de construction de barrages et de canaux. En 1950, le Soviet suprême a pris la décision de construire de grands canaux pour irriguer la région. En 1954, Khrouchtchev lançait le plan de mise en valeur des terres nouvelles. Il s’agissait d’accélérer l’accroissement de la production agricole soviétique, notamment celle du coton, production stratégique et rentable pour l’URSS.

L'agriculture irriguée, le seul moyen de cultiver dans un climat aussi aride

En 1970, en URSS, les espaces inondés par des réservoirs excédaient de beaucoup les zones ennoyées aux États-Unis et le plus haut barrage du monde, le barrage Nurek, avec ses 300 mètres, était achevé en 1980 au Tadjikistan.

Les Américains barraient pratiquement toutes leurs rivières et en détournaient des quantités d’eau croissantes afin d’irriguer leurs terres arides de l’ouest; les Israéliens s’efforçaient de faire fleurir le désert et exportaient des oranges; les Indiens, par le biais de la sélection des semences, pensaient pouvoir mettre en valeur des régions arides; et les Soviétiques développaient des rizières sous le soleil du Turkménistan.

Entre 1965 et 1986, la surface des parcelles irriguées s’est accrue au rythme annuel moyen de 2,1%. Alors que les surfaces irriguées dans le bassin de l’Aral croissaient de 5,8 à 9,1 millions d’hectares, les taux d’utilisation de l’eau ont doublé. D’autres canaux furent construits, destinés à répartir à travers l’Asie centrale soviétique une quantité croissante de l’eau des fleuves. Mais cette eau, dont d’énormes quantités étaient gaspillées par simple évaporation, ne revenait pratiquement jamais à la mer. En 1950, 50 km3 d’eau par année rejoignaient la mer d’Aral; en 1990, ce volume était de l’ordre de 5 à 9 km3.

Comment ce désastre écologique a modifié la région?

Ce désastre altère radicalement l’équilibre environnemental de la région de plusieurs manières :

  • d’énormes dépôts de sels, de nitrates et de pesticides se sont formés, le vent souffle sur ces dépôts aujourd’hui desséchés, soulève près de 40 millions de tonnes de ces sédiments toxiques chaque année et les transporte loin à l’intérieur des terres : ce qui empoisonne les sols et les habitants alentours.
  • la disparition de la mer d’Aral, qui agissait comme élément régulateur des écarts thermiques, pertube le climat local, qui prend une coloration nettement plus continentale. La période sans gel se trouve raccourcie, ce qui compromet la rentabilité, voire la pérennité de certaines exploitations de coton. En conséquence, certains exploitants se sont tournés vers le riz, qui consomme encore plus d’eau. En contrepartie, les étés sont plus courts, mais aussi plus chauds.
  • la fréquence des tempêtes de forts vents a augmenté, accroissant du même coup les quantités de sédiments toxiques qui se trouvent transportés à l’intérieur des terres. De la poussière provenant de la mer d’Aral a été signalée jusqu’en Biélorussie, à 2 000 km à l’ouest.
  • la pluviométrie locale a diminué de moitié à proximité de la mer, et l’humidité relative dans un rayon de 100 km a baissé de 28%.
  • la salinité de la mer est passée de 9,9 g/l en 1960 à près de 30 g/l en 1994, détruisant la vie marine, puis à 45 g/l en 1998. En 1977, les prises de pêches avaient diminué de 75%; en 1982, toute activité commerciale s’était arrêtée.
  • l’irrigation intensive et mal gérée a provoqué la salinisation à des degrés divers, de près de 95% des terres agricoles (huit millions d’hectares seulement pour le coton), ce qui amène les exploitants à augmenter encore davantage la quantité d’eau et d’engrais qu’ils utilisent, un vrai cercle vicieux.

 

Ainsi, la mer d’Aral, le quatrième lac du monde par sa superficie en 1960, a entamé un lent déclin qu’illustrent tragiquement les statistiques. Certes, la mer d’Aral avait connu des fluctuations tant à l’échelle géologique qu’à l’époque récente, mais jamais la mer n’avait connu un changement aussi radical.

À gauche, la mer d'Aral en 1989, à droite, ce qui restait de la mer en 2008

Les autorités soviétiques de l’époque ne sont pas restées impassibles devant ce désastre écologique. En 1969, on avait pensé pomper de l’eau de la mer Caspienne…ce qui ne fait que déplacer le problème car, à plus ou moins long terme, il aurait fallu compenser les prélèvements dans la mer Caspienne. On avait même pensé détourner les eaux des fleuves sibériens pour renflouer la mer.

En 1988, le comité central du Parti communiste a décidé, devant l’ampleur manifeste du désastre, d’entreprendre plutôt une réduction de la production de coton; en 1990, il a été décrété un plan d’urgence afin d’enrayer la lente disparition de la mer. Ce sont là les dernières décisions de l’administration soviétique dans la région. C’était trop peu trop tard : en 1991, l’URSS disparaissait, laissant la gestion de cette délicate question aux républiques d’Asie centrale nouvellement indépendantes. Ces nouveaux États n’étaient nullement préparés à hériter de l’ensemble des responsabilités qui incombent aux états indépendants, car avec l’arrêt des subsides versés par l’ex-Union soviétique, les économies de ces pays demeurent très fragiles.

À cause des ravages de l’agriculture soviétique à marche forcée, en particulier du coton et du riz, la mer d’Aral a perdu 88% de sa superficie et 90% de son volume. Tout projet de restauration de la mer d’Aral impliquerait une réduction massive de la quantité d’eau consommée à des fins agricoles. Stabiliser la mer à son niveau de 1990, déjà considérablement plus bas que celui de 1960, impliquerait de cesser l’irrigation sur plus de la moitié de la surface agricole exploitée à l’heure actuelle, un scénario impensable compte tenu de la structure de la population et des difficultés économiques majeures actuelles.

Alors qu’on pensait tout projet de sauvetage oublié, le Kazakhstan tente une ultime tentative pour sauver ce qui reste de la mer d’Aral. Avec l’aide de la Banque mondiale, le Kazakhstan a déjà fait construire, à l’endroit où se jette le Syrdaria, le grand fleuve qui baigne la mer d’Aral, une digue longue de 17 kilomètres et haute de 6 mètres. L’objectif: permettre aux eaux du Syrdaria de stagner dans la partie nord de la mer d’Aral et éviter qu’elles ne s’échappent dans l’immense partie sud qui, elle, est définitivement condamnée.

Grâce à cette initiative, affirme le Fonds de sauvetage de la mer d’Aral, le volume de la partie nord est resté constant depuis huit ans. Sept nouvelles espèces de poissons auraient refait leur apparition ; la salinité de l’eau aurait été réduite de cinq fois, et les prises de pêche multipliées par douze. Dans un second temps, le Kazakhstan envisage de construire plus au nord un second barrage, éventuellement assorti d’un canal qui viendrait irriguer la ville. Ces projets encore flous ne devraient pas se concrétiser avant quinze ans.

La disparition de la mer d’Aral constitue l’illustration des conséquences de l’imposition d’un modèle économique inadapté aux ressources disponibles. La combinaison de l’irrigation et de l’agriculture industrielle a conduit à une rapide surexploitation des ressources en eau de la région. La mer d’Aral est devenue l’archétype du désastre écologique provoqué par une gestion à court terme des ressources hydrauliques. Elle n’est malheureusement pas le seul cas de plan d’eau en rapide régression, comme le lac Tchad ou la mer Morte.

Source : Eaux & Territoires (2005)

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com