Quand les troupeaux de caribous fondent au soleil

Publié le 9 mar 2011 par Mélanie

Un mystère dans la toundra : 90% des caribous du nord du Québec ont disparu. C’est plus d’un million de bêtes qui manquent à l’appel. Que se passe-t-il? Dans son édition de mars 2011, le magazine Québec Science s’est penché sur cette inquiétante question!

Les experts n’en reviennent pas. C’est catastrophique! Cela a été tellement vite, se désole Vincent Brodeur, biologiste au ministère des Ressources naturelles et de la Faune. Cette catastrophe, c’est le déclin inexpliqué des deux grands troupeaux de caribous du nord du Québec. Dans un inventaire aérien mené cet été, les auteurs estiment  à 74 000 le nombre de bêtes au sein du troupeau de la rivière George, qui vagabonde à la frontière du Québec et du Labrador. En 1993, on en dénombrait 10 fois plus!

Les chercheurs s’inquiètent aussi pour l’autre grand troupeau, celui de la rivière aux Feuilles. Situé plus à l’ouest, du côté de la Baie d’Hudson, ce groupe comptait au moins 682 000 têtes pendant les années 1990. On ignore sa taille aujourd’hui, l’inventaire ayant du être reporté à l’été prochain. Mais le pessimisme est à son comble. On s’attend à ce que le troupeau subisse le même sort que celui de la rivière George, avec un décalage de quelques années.

En fait, l’espèce décline partout. Des 15 populations établies au Canada, 14 montrent des signes de détresse. Le troupeau de Bathurst, dans les Territoires du Nord-Ouest, est passé de 476 000 bêtes en 1986 à 32 000 en 2009! La situation n’est pas plus encourageante en Russie, où les rennes, les caribous locaux, se raréfient eux aussi.

Que se passe-t-il? On ignore les raisons d’une telle synchronisation dans toute l’Amérique du Nord, admet le biologiste Serge Couturier, chercheur au ministère des Ressources naturelles et de la Faune, qui a passé sa vie à étudier les caribous migrateurs.

Lors de sa migration annuelle, Rangifer tarandus se déplace en bandes immenses qui couvrent des milliers de kilomètres.

C’est une situation d’autant plus inquiétante que Rangifer tarandus est l’un des princes du Grand Nord. Lors de sa migration annuelle, il se déplace en bandes de milliers d’individus qui couvrent des espaces immenses. Tout ceux qui ont assisté au spectacle affirment qu’il s’agit d’une des choses les plus saisissante qu’on puisse voir!

Chaque printemps, les caribous de la rivière George quittent le centre du Labrador pour se rapprocher de l’est de la baie d’Ungava, un territoire qu’ils délaissent ensuite pour gagner le sud à l’approche de l’hiver. De son côté, le troupeau de la rivière aux Feuilles part de l’est de la baie James au printemps afin de rejoindre le nord-ouest du Nunavik, puis retourne dans le sud à l’automne. Pour les Autochtones de ces territoires, le caribou est un véritable pilier économique. Il est au Grand Nord ce que le saumon est à la région de l’Atlantique.

Pour expliquer le déclin du grand cervidé, beaucoup pointent du doigt le réchauffement climatique. C’est une théorie simpliste, proteste le biologiste Serge Couturier. Il a déjà identifié deux conséquences du réchauffement climatique sur les caribous. Or, celles-ci sont positives. Un climat plus chaud devrait entrainer une augmentation de la taille des troupeaux, estime le spécialiste, puisqu’il favorise la survie des faons au début de l’été et permet à la végétation de se renouveler plus rapidement.

Alors, à qui la faute? Aux prédateurs? Les chercheurs en doutent. Dans l’ouest, des données cueillis par le CARMA (Circum Arctic Rangifer Monitoring and Assessment) à propos du troupeau de Bathurst suggèrent que les loups pouvaient dévorer jusqu’à 40 000 caribous par an dans les années 1990, alors que les grizzlis en prélevaient un maximum de 18 000. Toutefois, ce taux de mortalité naturelle ne suffit pas à expliquer pourquoi ce troupeau a diminuer de 93% durant les quelques 25 dernières années. Lorsque le troupeau est en croissance, la chasse ne nuit pas à l’espèce; par contre, quand celle-ci est menacée, les prédateurs aggravent inévitablement son déclin, explique Joëlle Taillon, étudiante au doctorat en biologie au sein du groupe de recherche Caribou Ungava.

Quant aux chasseurs autochtones, il semble que leur impact soit limité. La Convention de la baie James et du Nord québécois leur garantit un nombre fixe de prises par année. Les Inuits ont droit à 4 547 caribous, les Cris à 830 et les Naskapis à 1 030. Rien ne laisse croire que cela menace la ressource. Cependant, il n’existe pas de données fiables quant au nombre de bêtes qu’ils abattent chaque année.

La saison de la chasse attire aussi quantité de gens d’ailleurs. Les safaris nordiques de luxe sont très populaires auprès des Américains. Mais cette activité touristique a souffert des contre-coups de la crise économique. Je viens de vivre l’une des pires années dans ce domaine, déplore Marc Plourde, président de la Fédération des pourvoiries du Québec, soit 5 000 de moins qu’en 2008-2009. Et le déclin du troupeau de la rivière George pourrait mener à des interdictions de chasse. C’est la grande crainte des pourvoyeurs.

M. Plourde pointe du doigt des chasseurs provenant du Labrador. Ça fait plusieurs années que nous sommes préoccupés par ce qui se passe là-bas, dit-il, en accusant ces chasseurs de tuer jusqu’à 15 000 animaux par hiver. Le gouvernement de Terre-Neuve (auquel le Labrador est rattaché) a déjà réagi en interdisant la chasse aux caribous par des touristes étrangers. Il faudra par contre des années avant de mesurer l’impact positif d’une telle politique.

Les biologistes, quant à eux, rappellent que la vague actuelle de disparition des caribous n’est pas si surprenante. Les Inuits disent que les populations ont toujours connu des fluctuations à long terme. Ça semble être une dynamique normale, explique Dominique Berteaux, directeur de la Chaire de recherche en conservation des écosystèmes nordiques de l’Université du Québec à Rimouski. Selon cette théorie des grands cycles, les troupeaux de caribous migrateurs connaissent une période de grande croissance, suivie d’une phase de déclin accéléré. Lorsque les hardes deviennent trop grosses, les animaux dépérissent, leur habitat ne se régénèrent pas assez vite pour procurer suffisamment de nourriture à chaque individu. On retrouve ces fluctuations chez d’autres espèces, comme les lemmings en Scandinavie, ajoute le chercheur.

En fait, les caribous sont victimes de leur instinct grégaire. La baisse de leur population serait moins dévastatrice si, lors des périodes difficiles, un certain nombre d’entre eux essaimaient vers des secteurs plus riches en nourriture. Malheureusement, à force de ne pas vouloir se disperser, ils meurent tous ensemble.

Les scientifiques se demandent maintenant si cette dynamique ne risque pas d’empirer en raison du réchauffement climatique. En hiver, les redoux et les jours de verglas, de plus en plus fréquents, forcent les animaux à casser la glace pour atteindre le lichen dont ils se nourrissent. Il y a 50 ans, l’Arctique était plus froid et sec, signale Dominique Berteaux. Aujourd’hui, des épisodes de réchauffement en mars ou avril transforment toute la neige en glace. Ce qui est très ennuyeux pour un cervidé en quête de nourriture.

Depuis 2009, Jean-Pierre Tremblay, du groupe de recherche Caribou Ungava de l’Université Laval, mène des simulations pour étudier les effets des changements climatiques combinés aux transformations des habitudes alimentaires des caribous sur les arbustes qu’ils broutent l’été (du bouleau, surtout, et un peu de saule). Ces végétaux sont en croissance partout dans le nord, sauf dans les zones où se nourrit Rangifer tarandus. Pourquoi? Des simulations ont pourtant démontré que ces arbustes pouvaient supporter un niveau modéré de broutement. Mais quand les caribous en abusent, ils le paient cher l’année suivante.

Le chercheur s’intéresse particulièrement à l’été, parce que c’est la période où les caribous sont les plus vulnérables. Sept mois sur 12, ils sont en déficit protéique, car le milieu nordique n’est pas riche en nourriture l’hiver. Les animaux se font de nouvelles réserves pendant l’été. De plus, les femelles donnent naissance à leurs petits au printemps. Les faons grandissent à toute vitesse, passant de 7 kg à 50 kg entre juin et octobre. Il est crucial qu’ils puissent bien s’alimenter pendant la belle saison.

Cela dit, les cervidés ne se porteraient pas forcément mieux dans un paysage plus verdoyant. La croissance des arbustes présente pour les caribous des avantages, mais aussi des inconvénients, nuance Jean-Pierre Tremblay. Une végétation plus abondante retient plus de neige, ce qui peut ralentir la migration du sud vers le nord et entraîner des coûts énergétiques.

De plus, la chaleur n’est pas bonne pour le caribou. L’été, l’augmentation de la température et de l’humidité attire davantage de moustiques qui pondent des oeufs sous sa peau et lui rendent la vie insupportable. Le réchauffement fait aussi le bonheur des parasites. Selon Vincent Brodeur, le déclin des caribous est accéléré par un parasite nommé Besnoitia tarandi. Cette bestiole agit sur la condition physique des animaux et limite leur accès à la nourriture.

Bref, l’avenir des caribous migrateurs semble reposer sur leur capacité à se trouver au bon endroit au bon moment. Tout un défi pour un animal nomade dont l’habitat devient de plus en plus imprévisible. L’écologie du caribou, ce n’est pas de la science aérospatiale. C’est encore plus compliqué!

En espérant vous avoir donné le goût d’en savoir plus sur le sujet, je vous invite à lire le magazine Québec Science de ce mois-ci, une édition très intéressante qui nous parle entre autres de l’étude des astéroïdes, d’un train qui ferait le tour du Québec sur 10 000 km de paysages magnifiques, ainsi qu’un aperçu de ce que nous réserve l’avenir dans le domaine de l’informatique. Bonne lecture!

Pour ceux qui aurait manqué la version radio :

Source : Québec Science, mars 2011

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  2. [...] Quand les troupeaux de caribous fondent au soleil – Ma planète bleue « Un mystère dans la toundra : 90% des caribous du nord du Québec ont disparu. C’est plus d’un million de bêtes qui manquent à l’appel. Que se passe-t-il? Dans son édition de mars 2011, le magazine Québec Science s’est penché sur cette inquiétante question! » [...]

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Diplômée de l'Université Laval en géographie, j'ai joint l'équipe du 89,1 FM en 2010, car je me passionne pour la vulgarisation scientifique, le journalisme et les médias.

Titulaire d'une maîtrise en sciences géographiques (dont le sujet d'étude portait sur les changements climatiques), mon intérêt pour le journalisme scientifique, la protection de l'environnement, le développement durable et la promotion des sciences m'ont poussé à créer ce site Internet.

J'espère donc pouvoir vous partager ma passion pour les sciences, la nature et l'environnement!

Mélanie Jeaninfo@maplanetebleue.com